De l’iconoclasme byzantin à l’iconophilie postmoderne

Dans le passé, l’imaginaire a suscité de nombreux débats théologiques à l’instar du Concile de Nicée de 787 qui sont à l’origine de l’iconoclasme de la civilisation occidentale. Et Freud ne s’y est pas trompé lorsqu’il publie en 1900 le célèbre Die Traumdeutung qui redonne ses lettres de noblesse à cette folle de logis qu’est l’imagination humaine. La psychanalyse apporte un regard critique et pertinent sur le rationalisme, sur Descartes et son Discours de la Méthode (1637)… Mais René Descartes a néanmoins apporté quelque chose d’essentiel : il constatait que la science était malmenée par l’obscurantisme religieux et son Discours de la Méthode dévoile un désir d’émancipation de la raison pour libérer la conscience scientifique du joug ecclésiastique. Les héritiers de Descartes à l’instar des positivistes du XIXème siècle ont érigé la pensée analytique comme une pensée dogmatique, une pensée unilatérale fondée sur la dissociation (C.G. Jung). C’est précisément cette idéologie schizoïde qui domine notre civilisation occidentale, une civilisation qui a été démythisante et iconoclaste mais qui malgré tout a donné naissance à de grandes technologies qui replace l’imaginaire au centre des préoccupations humaines.

On associe souvent au cartésianisme une certaine « haine de l’image ». Mais Jung fait remonter cette haine de l’image bien avant le Discours de la Méthode. Le Concile de Nicée de 787 rend compte de la querelle qui se joue entre les iconoclastes de l’église byzantine qui associe le culte des images à une survivance païenne et les iconophiles qui souhaitent à l’instar du pape Adrien 1er conservait cette tradition chrétienne. Certes, le concile de Nicée donne raison au pape Adrien 1er mais il révèle un rejet manifeste de l’image chez de nombreux croyants qui ne voient plus dans le culte des images un moyen de faire resurgir le souvenir du Christ et des saints. Le concile insiste aussi sur la différenciation essentielle entre l’image mimétique et l’image archétypale. Il est à se demander si cette querelle théologique autour du culte des images ne serait pas à l’origine de ce que sera plus tard l’Inquisition. N’oublions pas qu’il y a à peine 15 ans que le Vatican a ouvert ses archives sur l’Inquisition.

Pour le psychanalyste d’inspiration jungienne, il n’est pas question d’imposer un dogme « thérapeutique », mais de laisser à chacun la liberté d’interpréter les symboles selon sa sensibilité et son expérience personnelle. Cela va évidemment à l’encontre des iconoclastes de l’église byzantine, des pensées fanatiques ou extrémistes à l’image du djihadisme qui interdit l’interprétation personnelle de toute image ou texte sacré. La grande invention de Freud est finalement d’avoir réinséré la pensée symbolique, la pensée analogique qui relie au lieu de séparer.

Malgré l’iconoclasme secteurs des extrémistes frileux, nous ne pouvons nous empêcher de vibrer à l’écoute des images qui inondent notre époque actuelle et qui rappellent certaines figures mythologiques d’antique mémoire. Mais pourquoi avons-nous besoin d’écouter et de raconter autant de fabulations et de récits légendaires ? Pourquoi tout simplement se raconter de pareilles fictions ? Sur le fond, c’est l’intrigue qui interpelle notre psyché et délivre un message à la fois personnel et collectif. L’interprétation libre des récits et des images donne tout simplement à penser et à comprendre, à se penser et à se comprendre dans un monde parfois chaotique et borderline.

Les rêves, les images, les symboles parlent avec force, bousculent nos certitudes et nos peurs. On a une vision souvent stéréotypée de la psychanalyse telle qu’elle est colportée par les médias. On la voit souvent comme une méthode d’introspection de son enfance. S’il y a bien une discipline scientifique qui utilise l’image à des fins thérapeutiques et pour guérir, c’est bien la psychanalyse. Cette dernière ne se cantonne pas à la verbalisation des blessures infantiles ou narcissiques ou à l’interprétation des rêves comme images inconscientes de ces dites blessures. Bien au contraire, les images qui inondent nos rêves renvoient plutôt à des archétypes qui donnent une expression authentique de notre vie. L’inconscient collectif qui émerge dans nos rêves nocturnes ou nos rêveries diurnes nous dit comment être. En invoquant les mondes imaginaires de la psyché humaine, on perçoit sa vie et celle des autres.

Les rêves et les mythes parlent de nous et des relations que nous entretenons avec les autres, mais ils délivrent aussi un message d’espoir. A ce titre, l’univers science-fictionnel de Star Wars est significatif puisqu’il propose, depuis déjà 40 ans, un « nouvel espoir » à notre civilisation occidentale. La saga raconte dans une première trilogie la rencontre d’un jeune orphelin avec un Maître Jedi, de sa quête personnel jalonnée d’aventures et d’épreuves initiatiques, de l’affrontement éternel avec sa part obscur incarné par un père dictateur, un mauvais compagnon obsédé par le pouvoir, du sacrifice du maître qui illustre la voie à suivre. Car l’acceptation du sacrifice est la bonne réponse à la haine, il est dans l’ordre naturel des choses qui veut que l’on sache mourir au moment opportun. C’est le choix de l’individuation pour équilibrer les tensions intérieures et trouver la paix de l’âme. Le stoïcisme, d’ailleurs, ne dit pas autre chose. La dernière trilogie perpétue d’ailleurs un tel enseignement. En 1977, le maître jedi Obi wan Kenobi se sacrifiait dans un duel avec Dark Vador pour donner au jeune Luke Skywalker la force et la volonté de persévérer dans son cheminement intérieur. En 2017, on voit dans l’épisode VIII le maître jedi Luke Skywalker se sacrifiait à son tour pour transmettre un peu d’espoir à la nouvelle génération.

Dr Frédéric Vincent

Président de l’APE